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Critique théâtre
Mensch oder Schwein
De Michel Deutsch, mise en scène de l’auteur
Michel Deutsch est un excellent connaisseur et metteur en scène du théâtre de Brecht et Heiner Müller.
Ici, il écrit lui-même sur le chapitre le plus compliqué de l’histoire de la RFA. Et les jeunes qui ont fondé la Fraction Armée Rouge n’ont sans doute pas vu tout de suite que, vue depuis la France, RFA, RAF et FAR, ça se confond drôlement.
L’idée d ‘écrire une pièce est logique car depuis quelque temps les "années de plomb" reviennent sur le devant de la scène, dans tous les pays où une poignée d’activistes croyaient pouvoir improviser une lutte armée contre l’état totalitaire qu’ils dénonçaient.
En France, aujourd’hui, des camarades mènent une campagne pour que soient graciés des membres d’Action Directe qui sont en prison. En Italie, on a toujours peur d’une renaissance des brigades rouges. Et en Allemagne, Brigitte Mohnhaupt, membre de la RAF, vient d’être remise en liberté après avoir purgé 24 ans de prison. La presse bourgeoise s’est offusquée de ce qu’elle n’exprimait aucun regret. Mais quoi de plus normal ? L’état des choses qu’elle dénonçait à l’époque n’a fait qu’empirer, en particulier depuis Bush. Et le régime en prison qu’ont subi les membres de la RAF, en particulier l’isolation, n’ont pu que leur confirmer, dans leur façon de voir, combien leur violence était justifié ex-ante par la violence de l’’état.
Sur la grâce éventuelle pour un autre prisonnier, Christian Klar, on mène en Allemagne en ce moment le même débat qu’en France, mais de façon beaucoup plus audible et publique.
En même temps, sortent des films sur la RAF qui décrivent Baader, Ensslin, Meinhof, Raspe etc. comme des petits narcissiques qui se la jouent en star de ciné, sans véritable conscience politique.
Dans sa note d’intention, Michel Deutsch embraye sur le côté aventurier et romantique :
"Andreas Baader et Gudrun Ensslin sont jeunes et beaux. Ils aiment les grosses cylindrées, les armes à feu et ils s’aiment. Ils ressemblent aux acteurs des films de la nouvelle vague. Mais le film qu’ils se jouent va virer à la Série Noire, au polar rouge sang. Ulrike Meinhof, la journaliste star passée dans la clandestinité, est Sainte-Thérèse. Hansel (Baader) et Gretel (Ensslin) jouent à Bonnie & Clyde."
Et voilà, on les a eus, en flagrant délit d’inconstance :
Baader attaquait des banques en BMW ! Il réinterprétait le sigle : Baader-Meinhof-Wagen ! Bagnole Baader-Meinhof. Un peu comme Bob Marley qui en possédait une qu’il ne fermait jamais à clé parce que c’était la seule dans tout la Jamaïque et donc, on ne pouvait pas la lui voler. Je ne pouvais pas en prendre une autre, disait-il. Regarde ce qu’il y a écrit : BMW - Bob Marley & Wailers. La BBC disait : La RAF est la réponse allemande aux Rolling Stones. Et pouquoi pas une manière d’anticiper Bob Marley ?
Ils aimaient les grosses cylindrées ! Ces enfants de bourgeois ! Surtout Baader, le meneur de jeu, qui peste contre la journaliste star et bobo, Ulrike Meinhof, en s’insurgeant : « La révolution n’a pas besoin de voyeuses bourgeoises avec leurs bons sentiments ! » Ou encore : « On ne discute pas avec ceux qui ont fait Auschwitz ! » Il propose une sorte de solution finale en guise de meurtre du père.
« Mensch oder Schwein », ça veut dire : Soit tu es un être humain et donc avec nous, ou bien de côté du système et donc un porc à abattre. C’est la vision très simple du choix de vie dans une dictature, et de leur point de vue théorique c’est cohérent. Leur but était de révéler la dictature qui se dissimule derrière le vernis républicain.
Mais alors, comment se positionner ? C’est peut-être là l’aspect le plus révélateur de la pièce : le débat déchirant entre les membres de la RAF sur ce qui doit primer, la théorie ou la pratique, l’action.
On voit Meinhof déclarer à ses enfants qu’elle les aime tant qu’elle va les abandonner pour qu’ils soient éduqués dans un camp palestinien, loin du machisme bourgeois qui règne en Allemagne. Il est vrai que c’est à hurler de rire. Et on croit être le témoin d’une aberration produite par le fanatisme politique.
Mais il y a autre chose. Le jusqu’auboutisme est l’essence même de l’identité psychologique de tout un peuple, juste à côté d’ici, qui a du mal à se détendre et qui en avait à l’époque encore 1000 fois plus qu’aujourd’hui. Les jours de l’année où il faut être drôle, par décret carnavalistique, par exemple, on prend ça très au sérieux. Alors, pourquoi la lutte de la RAF a-t-elle pu s’entêter à ce point ? Parce qu’on n’échappe pas à soi, même pas en prenant les armes pour tuer son père ou sa mère.
En même temps, rien ne justifie d’encenser la bande à Baader. Ils ont fait des victimes, il ne faut pas l’oublier, et les enfants des victimes jouent aujourd’hui un rôle-clé dans le débat public en Allemagne.
Ce qui est vrai, c’est que le bilan de leur action est désastreux. Les nouvelles générations de combattants qui étaient l’espérance de la RAF ne se sont pas manifestés pour longtemps. L‘état policier, ils ne l’ont pas seulement démasqué mais surtout légitimé - autrement dit : décomplexé - et coulé en béton pour les générations à venir. La répression actuelle de la contestation du G8 qui se prépare en Allemagne le prouve.
Pire : leur symbole, l’étoile avec la mitraillette, figure aujourd’hui sur les t-shirt des victimes de la mode, au même titre que Einstein, les Stones ou Che Guevara. La société de consommation a ingurgité la RAF pour en faire un produit lifestyle. Il faudrait investiguer sur les rapports entre cette aberration et les films qui font de ces révoltés en dérive de simples branleurs.
Donc, comment traiter au théâtre ce sujet désespérant ? Deutsch tire l’option documentaire, avec quelques divagations très inspirées, le tout doublé d’une dimension brechtienne, voire de deux. Une bonne dose de distanciation puisque les comédiens alternent plusieurs personnages, et du théâtre épique, avec moult chanson, d’Eisler à Nina Hagen et aux Rolling Stones, sinon plus radical encore.
En matière de divagation, je pense par exemple au dialogue des jeunes révolutionnaires avec Rosa Luxembourg. C’est grâce aussi à ces scènes-là que nous sommes vraiment au théâtre.
« Mensch oder Schwein » est du théâtre parce que tout est vu avec les yeux d’aujourd’hui, avec de la distance et avec humour.
Et cette formidable distribution vient, pour la plupart, de Genève ou de Strasbourg, ce qui leur permet de chanter en allemand de façon très crédible.
La pièce essaye de cerner le phénomène RAF autant par le contexte politique que par les relations personnelles, passionnelles et amoureuses entre les protagonistes.
Elle est du théâtre parce que tout y est vu avec les yeux d’aujourd’hui. Deutsch n’est pas professeur d’histoire mais dramaturge. Et rien n’est plus compliqué, dans cette affaire que d’être dramaturge.
Le théâtre a besoin de rythme, plus que de vérité. Une analyse dialectique du contexte politique ralentirait le rythme. Donc, il ne peut y avoir d’objectivité. En ce sens, le théâtre est comme la guerre. Theatre of war.
C’est du théâtre parce que la pièce montre les terroristes dans leur dimension d’êtres humains, et tente d’éclaircir par là leur tentative révolutionnaire. C’est autrement plus instructif que de tourner une sorte de western, comme ça s’est fait en Allemagne.
« Nous vivons à l’heure du terrorisme et nous ignorons son histoire » dit-on dans la pièce. Mais il n’y a pas « le » terrorisme et donc pas « son » histoire et Deutsch souligne bien qu’il serait absurde d’établir un parallèle entre les actions terroristes du Groupe Baader-Meinhof et le terrorisme islamiste. C’est entendu. Et un élément de la pièce le révèle parfaitement. Deutsch cite un sondage de l’époque. 25% de la population éprouvaient une certaine sympathie pour la RAF et 5% se disaient prêts à héberger l’un des membres pour une nuit. Evidemment, si vous faites le même sondage à propos du djihad islamique en Iran ou en Iraq, les résultats seront dix fois plus élevés. Mais là, l’ennemi est l’étranger, l’infidèle. Vous ne trouverez pas 25% des Allemands à éprouver une certaine sympathie pour Al-Queida, malgré le fait que bien plus de 25% peuvent vouer une haine bien fondée à « Bretzel » Bush. Peu de parallèles donc, sauf le fait que l’impérialisme américain, guerre coloniale à l’appui, apporte beaucoup d’eau aux moulins terroristes et que pas mal de membres de la RAF et d’Al-Queida sont des enfants de la bourgeoisie. Ou y a-t-il autre chose qui pourrait lier Baader-Meinhof et Ben Laden, mis à part leur espoir de diviser une société qui au contraire se soude à droite ? A droite toute ! ! !
Ils étaient partis pour tuer leurs pères, c’est eux qui sont morts en prison. Suicidés ou assassinés, le débat est tranché puisqu’il y a une partie qui a gagné et qu’elle peut donc imposer sa vision. Mais la différence est moins grande qu’on ne le pense. Ils voulaient détruire le mythe de la toute-puissance du système mais, pas de chance, pendant qu’ils étaient en prison, ce système est même venu à bout du bloc soviétique. Ils avaient joué une partie de poker, et perdu c’est perdu. Peut-on imaginer Baader, cet "enfant criminel" implorer la grâce auprès d’un état plus capitaliste que jamais ? Ce serait trahir Genet de fond en comble.
Ce qui est véritablement à mettre en lumière, ce sont les parallèles dans la manière de l’état à réprimer les libertés individuelles, à durcir un régime policier, à ficher autant de citoyens que possible. Ce ne sont pas les terrorismes qui se ressemblent, mais les gouvernements qui sautent sur la perche qui leur est tendue, sachant que la population est abasourdie.
A la fin, la moralité est justement que leurs faiblesses humaines ont largement participé à leur action et leur échec. Un ancien camarade leur parle, depuis la France par ailleurs, de fanatisme narcissique et du fait que pour eux il n’y avait pas de place pour les enfants.
Il est vrai qu’on peut voir là une dimension qui distingue leur tentative de lutte armée d’une révolution véritablement anarchiste. Ulrike Meinhof est en effet désignée comme anarchiste quand le journal télévisé annonce son suicide. Et Janssen, membre de la RAF, 30 ans après et après avoir purgé sa peine de prison, dit à un journaliste : J’étais anarchiste. Connaissaient-ils l’histoire de l’anarchisme ?
Impossible de tirer un bilan définitif, autant pour l’époque que pour la pièce.
En chiffres, c’est impressionnant :
34 meurtres, 27 membres de la RAF assassinés, 230 blessés, 104 appartements conspiratifs, 11 millions de pages de dossiers judiciaires, 1500 condamnations.
Mais ça, c’est de la statistique....
Radio Libertaire, Thomas de Hambourg dans Tempête sur les planches du 27 mai 2007
Jusqu’au 4 juin 2007 lundi au samedi à 20h30, dimanche à 15h30, relâche 21, 27, 28 et 31 mai
MC93
1 boulevard Lénine
93000 Bobigny
ligne n°5, station Bobigny-Pablo Picasso / sortie en tête de train, direction Hôtel de Ville puis prendre le boulevard Maurice-Thorez. Dernier métro : 0h39





